Le plaidoyer dans les contextes fragiles : pourquoi nous devons maintenir le cap

Enseignements tirés de l'atelier interrégional du SWSC

Dans les douze pays où le Consortium Suisse pour l'eau et l'assainissement (SWSC) est présent, le paysage politique et sécuritaire est rarement stable. Les gouvernements changent, les ministres se succèdent, les fonctionnaires sont promus, les conflits déplacent des communautés et la situation sécuritaire peut basculer du jour au lendemain. Il est tentant de réduire les efforts de plaidoyer en faveur de l'eau, de l'hygiène et de l'assainissement (EHA) et d'attendre des périodes plus calmes et des processus décisionnels plus clairs. Mais ces périodes plus calmes sont peut-être loin d’être pour demain, et ceux qui souffrent le plus lorsque le plaidoyer en faveur de l’EHA s’interrompt sont les patients des établissements de soins de santé privés d’eau potable, les enfants des écoles sans toilettes fonctionnelles et les communautés contraintes de boire de l’eau propageant le choléra. La question n’est donc pas de savoir s’il faut mener des actions de plaidoyer dans des contextes fragiles, mais comment.

L'EHA dans les établissements de soins de santé : plaider sur un terrain instable

Une clinique dépourvue d’eau potable ou de moyens adéquats pour éliminer les déchets humains et les objets tranchants médicaux ne peut pas mettre en œuvre les mesures élémentaires de prévention et contrôle des infections. Au Burkina Faso, la situation sécuritaire est devenue de plus en plus instable, et les établissements de soins de santé en ont subi les conséquences. De nombreux sites d’accueil de personnes déplacées existent depuis plus de six ans, tout comme les établissements de soins de santé qui les desservent. Comme cela a été souligné lors de l’atelier interrégional du SWSC à Naivasha, les programmes EHA axés uniquement sur les urgences ou le développement à long terme sont insuffisants dans ces situations. Un plaidoyer efficace en faveur de l’EHA dans ces établissements de soins de santé doit se poursuivre quelle que soit la situation sécuritaire, et nécessiter une double exigence : les infrastructures doivent répondre aux besoins immédiats et contribuer au développement à long terme. Le lien entre l’humanitaire, le développement et la paix (HDP) devrait être une réalité opérationnelle quotidienne. Ainsi, un plaidoyer en faveur de l’EHA qui intègre à la fois les besoins humanitaires et ceux du développement ne sera que plus efficace.

En Éthiopie, des initiatives ont montré à quoi ressemble une programmation intégrée du lien HDP pour l’EHA dans les établissements de soins de santé. Avec plus de 25 500 établissements de soins de santé dans le pays, dont la grande majorité nécessite des améliorations significatives en matière d’EHA, et un contexte politique et sécuritaire en constante évolution, le défi est énorme. Lier le plaidoyer aux actions d'urgence, de développement et de consolidation de la paix permet d'aller au-delà de la simple prestation de services à court terme pour mettre en place des systèmes EHA résilients et durables. Il est essentiel de mener un plaidoyer continu en faveur d'un financement flexible et pluriannuel — un financement rigide et à court terme ne peut pas suivre le rythme des chocs générés par des contextes sociopolitiques fragiles.

EHA dans les écoles : renforcer la résilience par l'éducation

C'est à l'école que la prochaine génération apprend à lire et à écrire, mais aussi les gestes d'hygiène et les pratiques environnementales qui l'accompagneront toute sa vie (telle est la vision de « Écoles Bleues », une Approche phare du SWSC). Si le plaidoyer pour l'eau, l'hygiène et l'assainissement (EHA) dans les écoles venait à faiblir en raison de l'instabilité politique, les conséquences pourraient toucher toute une génération et se répercuter pendant des décennies. Au Soudan du Sud, où la fragilité politique et sécuritaire est constante, les équipes du SWSC ont travaillé sans relâche pour donner la priorité à la qualité de l’eau en formant des techniciens gouvernementaux spécialisés dans l’eau et en concluant des accords pour un suivi trimestriel. Ces premiers succès peuvent être transformés en progrès à long terme en continuant à investir dans le plaidoyer même en période difficile, et en documentant ces réussites afin que, lorsque la situation sécuritaire change et/ou que le personnel change, la mémoire institutionnelle permette de maintenir les investissements initiaux.

Au Mozambique, l’équipe du SWSC a découvert que l’explication superficielle du manque de services EHA dans les établissements scolaires était presque toujours « Nous n’avons pas d’argent ». Mais un plaidoyer patient et persévérant, accompagné de questions — « pourquoi ? », puis « pourquoi encore ? » — a révélé des causes profondes qui pouvaient en réalité être traitées grâce à un plaidoyer plus efficace. Ce type d’engagement tenace, fondé sur des questionnements difficiles, est précisément ce dont les contextes fragiles ont besoin.

EHA dans les communautés : un long jeu de confiance et de persévérance

Le plaidoyer en faveur de l’EHA au niveau communautaire repose sur des relations qui prennent des années à se construire et peuvent être rompues en quelques jours. Au Bangladesh, la crise prolongée des Rohingyas à Cox’s Bazar illustre à la fois la difficulté et la nécessité d’un plaidoyer constant. Une équipe du SWSC soutient environ 235 000 Rohingyas et membres de la communauté d’accueil, en s’occupant délibérément à la fois des populations déplacées et des populations d’accueil — car les interventions qui négligent les communautés d’accueil risquent de générer des tensions. Le plaidoyer doit être centré sur les besoins concrets tant des réfugiés que des communautés d’accueil, et doit se poursuivre tout au long des crises qui s’étendent parfois sur plusieurs années.

À Madagascar, un travail soutenu de renforcement du système et des efforts continus de plaidoyer menés pendant des périodes politiques difficiles ont renforcé la relation de confiance entre l’équipe du SWSC et le maire local. Résultat : le maire a commencé à solliciter les conseils de l’équipe du projet, et des groupes de femmes formées pour devenir des ambassadrices du plaidoyer ont présenté leurs demandes directement aux élus. Cela montre ce qu’il est possible de réaliser lorsque le plaidoyer est patient, inclusif et fondé sur un véritable partenariat.

Les secrets de la réussite

L’expérience collective du SWSC, mise en évidence lors du récent atelier interrégional au Kenya, met en avant plusieurs secrets pratiques pour pérenniser le plaidoyer en faveur de l’EHA lorsque les situations sont instables.

Tout d’abord, travailler simultanément avec plusieurs cibles de plaidoyer. Dans de nombreux pays du SWSC, les hauts fonctionnaires ministériels peuvent perdre leur poste rapidement, obligeant les équipes de plaidoyer à s’adapter au pied levé. Si une stratégie de plaidoyer dépend d’un seul ministre ou d’un seul responsable de district, elle est fragile par nature. Les équipes doivent impliquer à la fois les dirigeants politiques élus et les responsables de la fonction publique — ces experts techniques de carrière qui restent souvent en poste lorsque les responsables politiques changent. Au Népal, l’équipe du projet de plaidoyer atténue le risque de rotation en travaillant non pas avec une seule personne au sein du gouvernement, mais avec des équipes entières, y compris les successeurs potentiels des responsables actuels. La documentation formelle des réunions, des politiques et des accords garantit également la continuité en cas de changement de direction.

Deuxièmement, instaurez la confiance avant d’en avoir besoin. Comme nous l’avons vu au Kenya, passer d’un argumentaire éclair à un moment de partage autour d’un thé, d’un café ou même d’un repas avec les personnes ciblées par votre plaidoyer permet d’approfondir les relations et de créer un espace propice à une véritable conversation. La confiance ne s’acquiert pas du jour au lendemain ; elle nécessite un investissement à long terme. Des relations de confiance à long terme augmentent les chances de succès du plaidoyer et facilitent l'obtention d'engagements écrits après les engagements verbaux. Au Mali, et ailleurs, les lois mettent du temps à changer et les engagements budgétaires sont difficiles à obtenir dans le cadre d'un cycle de projet limité, de sorte que le plaidoyer à long terme n'est pas facultatif.

Troisièmement, constituez des coalitions. Travailler avec l’UNICEF, l’OMS et d’autres organisations partageant les mêmes objectifs de plaidoyer contribue à garantir la pérennité des efforts, même lorsqu’une organisation est confrontée à des contraintes. Au Cambodge, une collaboration constante en matière de plaidoyer avec la GIZ et l’UNICEF a conduit à des changements concrets dans les directives nationales relatives à l’EHA dans les écoles. Plus important encore peut-être, les partenariats continus avec la société civile locale garantissent que le plaidoyer se poursuit au-delà de toute phase de projet SWSC.

Quatrièmement, célébrer et documenter les succès. Lorsqu’un succès de plaidoyer est remporté — aussi modeste soit-il —, il doit être documenté, partagé et célébré. Cela permet de constituer des preuves, de motiver les équipes dans des conditions difficiles et de renforcer les arguments en faveur d’un investissement continu dans le plaidoyer.

Discussion de groupe lors de l'atelier interrégional du SWSC

S'adapter aux aléas

De nombreux pays du SWSC resteront dans des situations fragiles à court et moyen terme. Les gouvernements changeront, les conflits éclateront et le personnel sera renouvelé. Les équipes de plaidoyer du SWSC et les acteurs locaux du système doivent apprendre à s'adapter aux aléas — en ajustant leurs stratégies, en diversifiant leurs cibles, en documentant les progrès et en entretenant les relations qui rendent le changement possible. Il n’est pas envisageable de suspendre le plaidoyer en attendant que les conditions s’améliorent lorsque les établissements de soins de santé manquent d’eau potable, que les écoles ne disposent pas d’assainissement sûr et que les communautés boivent une eau qui les rend malades. Les données issues des douze pays du SWSC sont claires : un plaidoyer soutenu, flexible et fondé sur les relations fonctionne, même dans les contextes les plus difficiles.

Auteur : John Oldfield, conseiller en plaidoyer du SWSC